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Les femmes masaï : un moteur socio-économique de la vie masaï

20 janvier 2011
ITC Nouvelles

Lorsqu’on se trouve en pays masaï, on ne peut pas manquer de voir une femme soit en train de travailler, de s’occuper des animaux, de porter un bébé tout en l’allaitant, de ramasser du bois de chauffage dans les fourrés avoisinants, de transporter des récipients d’eau, soit en train de construire ou de réparer une manyatta (1). En plus de ses dures tâches journalières, la femme masaï fait des bijoux en perles avec un talent sacré issu de ses connaissances et pratiques culturelles. La plupart de ses luttes sont définies par les circonstances et les défis de son temps, y compris un système patriarcal profondément enraciné. La femme doit tout simplement assumer un triple fardeau: la reproduction, la production et la responsabilité de tous les autres rôles sociaux. Ce rapport est le résultat d’une recherche qualitative réalisée entre le 27 et le 30 décembre 2010 dans les villages de Ole Sokorte, Lodariek et Ngon’g hill de la communauté masaï du nord de Kajiado. Ole Sokorte, par exemple, est une région semi-aride très éloignée connaissant une grave pénurie d’eau. Lodariek et Ngon’g hill font face à des défis semblables mais moins difficiles par rapport à Olesokorte.

La manyatta, de forme oblongue et en général recouverte d’herbe, n’est pas seulement l’habitation des masaïs mais représente symboliquement le centre de la culture masaï. La culture masaï est une culture basée sur un système patriarcal dans lequel les hommes ont le monopole de tout processus décisionnel. La manyatta est très importante et présente cependant une grande valeur symbolique pour la femme. La femme est celle qui construit la manyatta, quelquefois avec l’aide des autres épouses, mais dans la plupart des cas, elle le fait seule. La manyatta exprime la position morale de la femme dans la société masaï, en plus de son importance sociale.

Une étude approfondie de la manyatta révèle l’importance de la femme dans la communauté masaï, un statut jamais reconnu et, dans la plupart des cas, non apprécié car considéré comme naturel et permettant à la société de maintenir son ordre. Une manyatta classique est divisée en pas moins de six ‘pièces’: la pièce centrale, qui est également la salle de séjour, et la cuisine avec deux piliers centraux (dans la plupart des cas avec des ficelles rattachées entre les deux) destinés à empêcher les enfants de s’approcher du feu toujours allumé; à droite de la pièce du milieu se trouve un lit fixe (plus grand que tous les autres lits) préparé pour l’homme identifié socialement comme le chef de famille, ce grand lit étant destiné aux hommes qui traditionnellement reçoivent d’autres hommes visiteurs de passage avec lesquels ils partagent le lit; à gauche de la salle de séjour avec cuisine, se trouve le lit de la femme, plus petit que celui de l’homme, et qui est destiné à celle-ci et aux jeunes enfants; et une autre pièce pour les hommes initiés et qui ne sont pas encore mariés, avec une pièce pour les veaux et les chevreaux. La manyatta est complète lorsqu’elle comprend un espace de stockage.

“Un homme masaï n’est pas censé marcher en balançant ses mains comme une femme. Il doit toujours porter au moins un bâton ou une canne et une épée, symbole de son contrôle sur les évènements de la vie humaine” (James de Ole Sokorte, district nord de Kajiado).

La femme est non seulement le moteur social mais également le lien entre l’homme-père et les enfants (des deux sexes). L’homme ne peut pas s’adresser directement aux enfants lorsqu’il se trouve dans une situation sociale et culturelle déterminée afin de ne pas leur montrer son affection en public car cela montrerait qu’ils sont gâtés. Une fois que les garçons sont initiés, ils rejoignent les rangs des warani, ces guerriers volontaires presque nécrophiles dont la mission est de défendre la communauté et la culture masaï. Ce sont des hommes durs, exigeants, machos, dans une tranche d’âge souvent socialisée pour exprimer la masculinité dans toute sa force. Avec le passage à la vie adulte, les hommes sont ainsi respectés par leurs pères et les anciens, mais les filles restent dans l’ombre de leurs mères jusqu’à ce qu’elles se marient (même après avoir été excisées)#(2).

L‘institution du mariage chez les Masaï donne plus de pouvoirs aux hommes qu’aux femmes. Dans ce type de relations de pouvoir, les femmes ont un statut de subordonnées dans les processus décisionnels, le contrôle des ressources (terres et animaux), l’éducation et, par conséquent, les opportunités d’emploi. Les femmes ne peuvent posséder ni terres ni animaux, y compris si elles les achètent elles-mêmes, tant que leurs maris sont en vie. Lorsque le mari meurt, la responsabilité des ressources passe au fils aîné qui assume l’entière autorité du père, y compris la discipline des autres enfants, en particulier des filles, indépendamment de leur âge. Les femmes sans fille sont les plus désavantagées car, comme elles le disent, ‘personne ne voudraient prendre soin d’elles sur leurs terres matrimoniales.’

Bien qu’elles n’aient pas d’accès direct aux moyens de production (terres et animaux), les femmes masaï sont fortes, visionnaires et présentent une bonne disposition pour avancer en matière de développement économique. Elles luttent toujours pour joindre les deux bouts en brûlant et en vendant du charbon de bois et surtout à travers la vente de leurs articles en perles. La création d’articles en perles est non seulement une activité commerciale mais également une pratique culturelle pour la production de produits ornementaux et fonctionnels ainsi que d’objets destinés à des cérémonies spéciales, par exemple des cérémonies de mariage et d’initiation.
 
Les femmes masaï ont un grand esprit d’entreprise et leur obstination est une force dont il faut tenir compte. Cet aspect est celui sur lequel a misé le Programme sur la mode éthique afin d’aider les femmes masaï dans leurs efforts de développement. C’est un esprit de développement qui ne leur est pas donné mais qui existe déjà chez elles, issu du déséquilibre de leur culture. A travers le Bureau social du projet sur la mode éthique, au sein de son agence de coordination focale, Ethical Fashion Africa Ltd, des efforts ont été réalisés pour aider les femmes masaï à identifier leurs points forts et leurs réussites afin de se rendre compte et de se convaincre que OUI, ELLES PEUVENT Y ARRIVER.

Dans l’esprit du ‘harambee‘, qui est une doctrine de maîtrise de soi des groupes d’entraide, les femmes masaï ont consciemment choisi de modifier les relations de pouvoir enracinées dans leur culture par des moyens économiques. Elles ne cherchent pas à enlever leur dominance aux hommes mais à gagner du pouvoir en termes économiques et d’éducation. Elles comprennent très bien ce qu’elles ont à gagner avec le renforcement de leur pouvoir économique, y compris une plus grande participation dans les décisions qui affectent leurs vies. Par exemple, les femmes masaï de Namanga, Ngon’g hills, Lodariek et Ole Sokorte, au nord de Kajiado, éduquent déjà leurs enfants sur la situation de la petite fille masaï dont le sort ne semble pas préoccuper la société.

Dans l’Evaluation de l’impact social de Ethical Fashion Africa (voir rapport), il existe des indicateurs mesurables qui prouvent qu’au lieu de dépasser les hommes en termes de pouvoir, grâce à leurs revenus, les femmes masaï ont gagné la capacité qualitative d’affirmer et de revendiquer leurs droits, et de protester contre les déséquilibres de leur société. Par exemple, lorsqu’elles ont repeuplé les troupeaux d’animaux après la sècheresse, les hommes ont commencé à les respecter de plus en plus. Elles ont pu réaliser cela grâce à leur participation à la Coop (Projet communautaire Sacs Afrique) au plus fort de la sécheresse et de la famine (3). De même, les hommes ont commencé à reconnaître leur contribution, en particulier en ce qui concerne les besoins du foyer et l’éducation des enfants.

"Nous les femmes masaï nous ne plaçons pas nos économies dans les systèmes bancaires classiques. Nos banques sont nos animaux. Il se peut bien que nous n’ayons pas l’ultime autorité sur eux une fois qu’ils sont dans l’enclos mais notre avenir est garanti grâce aux faveurs du ciel. On ne peut pas abandonner facilement les animaux car nos marchés sont également assez éloignés", a déclaré Jackline Nareyu, du groupe de femmes d’Enduata, Ngon’g hills.

Les masaï sont des éleveurs agricoles dont l’attachement aux animaux est un phénomène symbiotique. Leurs animaux sont tout pour eux. Certains disent avec humour qu’un masaï peut refuser dix millions de shillings pour dix troupeaux de bétail. Ils sont très proches de leurs animaux, qui fournissent également environ 80% de leurs repas (4). C’est pourquoi ils sont fiers d’investir dans les animaux et non pas dans les banques. Ils peuvent utiliser le système bancaire, en particulier, les services bancaires itinérants, mais seulement pour de simples transactions de leurs clients ou de membres de leur famille vivant ailleurs.
La faible utilisation des systèmes bancaires est le résultat des frais de comptabilité, des déductions et surtout du fait qu’il n’y a pas de banques dans cette partie du territoire, mais seulement quelques services bancaires itinérants pour déposer ou retirer de l’argent. De plus, les femmes masaï n’ont pas d’accès ou de contrôle sur la terre et leur accès aux prêts au moyens de titres est impossible sans l’aide de leurs maris et de leurs fils, ce qui n’est pas très réconfortant.

Ce rapport concerne le travail de EFAL.

Au vu des résultats des recherches réalisées et d’une connaissance approfondie des femmes masaï, Ethial Fashion Africa se propose les objectifs suivants:

 

  • Planifier et mettre en œuvre un programme d’alphabétisation pour permettre aux femmes de mieux gérer leurs affaires.
  • Dans la mesure du possible, passer des commandes de produits aux femmes en fonction de leurs compétences et de leurs capacités.
  • Les sensibiliser aux questions liées à l’environnement, par exemple pourquoi le fait d’abattre les arbres pour brûler le charbon de bois va à l’encontre de leur bien-être économique et constitue en fait une entrave à l’écosystème, affectant ainsi de manière négative leurs vies en tant qu’éleveurs.
  • Donner plus de pouvoir aux femmes pour affirmer leur existence, renforcer leur capacité à produire de nouvelles créations et à utiliser de nouvelles techniques créatives, ainsi que les familiariser avec les pratiques commerciales modernes.


1. Une manyatta est une habitation masaï de forme oblongue, construite avec des bâtons, un mélange de bouse de vache et de cendres, et recouverte d’herbe, et mesurant de 4 à 5 pieds.
 
2. Les masaï pratiquent l’excision chez les femmes. Ce point ne m’a pas été expressément révélé mais le sujet revenait sans cesse spontanément dans nos discussions. C’est peut-être parce que cette pratique est légalement interdite au Kenya et est donc devenue clandestine.

3. En 2009, le Kenya a connu la pire sécheresse qui a tué presque tous les animaux. La communauté masaï, ainsi que les autres communautés d’éleveurs, ont été les plus touchées par cette catastrophe naturelle qui les a plongées dans une situation des plus difficiles causée par l’insalubrité des aliments.

4. Elles ont été forcées par les circonstances d’adapter leur alimentation et d’apprendre à manger d’autres aliments.