Speeches

« N’abandonnez pas le multilatéralisme, investissez plutôt pour l’améliorer »

10 avril 2018
ITC Nouvelles
Discours de la Directrice exécutive de l’ITC, Mme Arancha González, lors d’un débat avec Jeremy Corbyn, Nikhil Seth et modéré par Paul Ladd (UNITAR)
Genève, 8 décembre 2017

Merci à Paul d’avoir organisé ce débat opportun.

Je suis sur le point de prendre un vol pour assister à la Conférence ministérielle de l’OMC à Buenos Aires. À l’ordre du jour, le multilatéralisme dans le commerce, confronté à des difficultés considérables.

Comme Jeremy [Corbyn] vient de le faire remarquer, la coopération internationale traverse des turpitudes. En ce qui concerne les grandes thématiques contemporaines nécessitant des mesures collectives : freiner le changement climatique, gérer les migrations, s’adapter aux changements profonds de la géopolitique et de la technologie ; la qualité de notre coopération n’est pas à la hauteur de la gravité du défi.

Mais aujourd’hui, j'insisterais sur le fait que :

- l’ordre économique international a en effet connu un formidable succès ;
- les institutions communément appelées « néolibérales » offrent à leurs membres suffisamment d’espace pour poursuivre des objectifs sociaux nationaux ;
- la voie la plus prometteuse pour un multilatéralisme axé sur les droits ne consiste pas à abandonner l'ordre mondial en cours, mais à l'améliorer ;

Pour être clair, il y a beaucoup à améliorer, et le statu quo ne peut pas nous amener au point où nous devons être, mais j’y reviendrai plus tard.

L’ordre mondial existant a réussi de manière notoire.

Examinons d’abord cet ordre mondial. D’après la plupart des mesures objectives du bien-être humain, le niveau actuel n'a jamais été atteint auparavant.

Pour la première fois dans l’histoire, depuis l’an dernier, moins d’une personne sur dix vit dans l’extrême pauvreté. Nous ne sommes pas tout à fait libérés du besoin, mais aujourd’hui, nous, les humains, sommes en meilleure santé, plus instruits et moins susceptibles de mourir à la naissance ou pendant l’enfance que n’importe quelle génération précédente. L'affranchissement de la peur est également plus près de nous : nous avons moins de risque que presque tous nos ancêtres de mourir violemment.

En un peu plus d’une génération, le monde a été transformé. Pas plus tard qu’en 1981, plus de 40 % de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté. Aujourd’hui, les Objectifs de développement durable visent de manière réaliste son éradication d’ici 2030.

Le principal facteur de cette diminution de la pauvreté a été une croissance économique rapide et durable, en particulier dans les pays en développement à forte population comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie et le Brésil.

L’adoption de politiques intérieures axées sur le marché a grandement concouru à stimuler cette croissance. Mais une économie mondiale de plus en plus ouverte au commerce et à l’investissement est un facteur essentiel pour une croissance rapide.

Le commerce permet aux pays « d’importer ce que le monde produit et d’exporter ce qu’il recherche ». L’ouverture des marchés mondiaux permet aux pays ayant de petits marchés intérieurs de se servir de la demande extérieure pour sortir leurs travailleurs et ressources des activités de subsistance vers des activités de production de biens et services marchands plus rentables. À l’instar de l’Allemagne de l’Ouest d’après-guerre et du Japon, des pays tels que la Corée, le Vietnam, la Chine et le Maroc, ont accroché leur train au wagon de l’économie mondiale. Les taux de croissance ont fortement augmenté. Les taux de pauvreté ont chuté.

Les lois et institutions internationales ont joué un rôle important à cet égard. Les gouvernements ont ancré les engagements en matière d’ouverture des marchés sur l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, prédécesseur de l’Organisation mondiale du commerce. Ces obligations et normes favorables à l’ouverture ont permis aux gouvernements de résister aux pressions internes pour lever des obstacles face à de nouvelles sources de concurrence. La fermeture des marchés aurait étouffé dans l’œuf les miracles de croissance naissants.

Aucun ordre néolibéral, mais beaucoup de politiques néolibérales.

Permettez-moi maintenant de parler du « néolibéralisme » et de la manière dont il s’inscrit dans cette histoire.

Je sais que vous penserez que je suis un peu provocatrice, mais à mon avis, il n’y a pas d’ordre néolibéral ; il existe des politiques néolibérales, une pléthore en fait !

Prenons l’OMC, que beaucoup qualifient de néolibérale. Le fait est que nous avons besoin d’institutions économiques multilatérales et coopératives pour atteindre les Objectifs de développement durable. Nos économies sont étroitement liées et nos impacts environnementaux ne connaissent pas de frontières. Pour maximiser les avantages et minimiser les tensions transfrontalières, nous devons coopérer.

En prêtant en trop attention au néolibéralisme, nous risquerons de jeter le bébé avec l’eau du bain. Le néolibéralisme est un terme mal défini dont l'utilisation met plus en exergue les aspects pouvant être inconvenants que les aspects positifs. D’une manière générale, nous pouvons probablement convenir qu’il favorise les incitations commerciales et l’esprit d’entreprise privée. Le terme s'est répandu quand il allait de pair avec la mondialisation de l’économie dans les années 1990.

Jusque-là tout est simple. Mais une tentative d'évaluation de l’ère néolibérale nous fait percevoir rapidement sa complexité.

Par exemple, le néolibéralisme est généralement associé à une inégalité croissante. Pourtant, au niveau mondial, les 30 dernières années de croissance et de réduction de la pauvreté ont profité au plus grand nombre, et pas seulement à quelques-uns.

L’âge d’or du néolibéralisme après 1989 a vu l’inégalité mondiale diminuer pour la première fois depuis l’aube de la révolution industrielle. Si l’on considère la population mondiale dans son ensemble, un immense fossé dans l’inégalité des revenus s’est creusé après le début du XIXe siècle, résultat d’une grande divergence entre les niveaux de vie des occidentaux et tous les autres. Ce n’est que dans les années 1980 que cet écart a commencé à se réduire. Et comme nous l’avons vu, les incitations commerciales, à l’intérieur et à l’extérieur des pays comme la Chine et l’Inde étaient à l'origine de la réduction de cet écart.

Cette histoire ne va pas toutefois sans revers. Les inégalités internes ont augmenté dans de nombreux pays.

Dans les économies avancées en particulier, des électeurs issus de la classe ouvrière et des couches moins instruites se sont en une génération, durement positionnés pour des changements dans le commerce et la technologie. Les secteurs et régions les plus durement touchés de certains pays sont moins des « poches » de pauvreté que des étendues !

Parallèlement, dans les économies émergentes, l’inégalité croissante a alimenté le ressentiment social, semant ainsi les graines d’un éventuel contrecoup. Sans oublier les pays laissés pour compte qualifiés de « milliard le plus pauvre », qui restent en marge de l’économie mondiale.

Il ne faut pas accuser la mondialisation pour ce que les gouvernements n’ont pu faire au niveau national.

Il est devenu courant de considérer la recrudescence des inégalités et de l’exclusion comme une conséquence inévitable de la mondialisation. C’est une excuse malheureuse, parce qu’il n’y a rien d’inévitable.

Examinons l’inégalité des revenus au sein des économies avancées, un facteur clé dans les tensions politiques actuelles autour de la mondialisation. Pour tous ces pays, les forces de la technologie et de l’ouverture commerciale ont été à peu près identiques. Mais les résultats ont été très différents. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Irlande et en Australie, la part du revenu total allant aux 1 % du quintile supérieur a fortement augmenté depuis 1980. Au Danemark, aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, cependant, la part allant aux 1 % du quintile supérieur n’a pas du tout augmenté.

Toutefois, il est possible que la véritable difficulté provienne de la langue anglaise. Mais une explication beaucoup plus probable est que le deuxième groupe de pays a activement utilisé les politiques nationales en matière de fiscalité, de transferts, de travail et d’éducation pour faire en sorte que les gains de la croissance soient plus largement partagés. Ces politiques n’étaient nullement limitées par leur appartenance à l’OMC. En fait, une autre institution généralement considérée comme néolibérale, le Fonds monétaire international, a récemment exhorté les gouvernements à rendre leurs systèmes fiscaux plus progressifs. L'institution préconisait de relever les taux marginaux supérieurs sur le revenu et d’imposer le capital de manière plus efficace. C’est un bon conseil, quelle qu’en soit la source.

En résumé, les pays disposaient des outils nécessaires pour faire face aux inégalités croissantes de revenus et d’opportunités au niveau national. Beaucoup d’entre eux n’ont pas utilisé ces outils et ont plutôt accusé le « système », et l’« ordre ». Il ne faut pas s’étonner que les électeurs soient en colère.

La fermeture des marchés est-elle la solution ? Non. L’ouverture de l'économie mondiale a concouru à une prospérité sans précédent. L’abandonner diminuerait le potentiel de croissance et de développement partout dans le monde, en particulier pour le « milliard le plus pauvre ».

Sans mettre fin à la marginalisation à l’intérieur des pays et entre eux, nous serons incapables de concrétiser les droits économiques, sociaux et culturels énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Nous ne pouvons non plus espérer atteindre les ODD. Il faut des interventions au niveau national et une meilleure coopération au niveau international. Et c’est pourquoi l’organisation que je dirige, le Centre du commerce international, œuvre à connecter les petites et moyennes entreprises des pays et communautés marginalisés aux marchés internationaux.

Amélioration de notre ordre mondial actuel

L’ordre d’après-guerre a atteint une grande partie de ses objectifs. Mais aujourd’hui, nous sommes confrontés à un nouvel ensemble de défis déterminants :

• Un équilibre changeant du pouvoir politique et économique.
• Le changement climatique sur une trajectoire qui représente une menace existentielle pour nos vies.
• Une économie en transformation brutale, avec des machines " intelligentes " de plus en plus capables de remplacer les travailleurs humains dans une gamme croissante d’activités.

Pour relever efficacement chacun de ces défis, nous devons renforcer et construire l’ordre mondial existant. Nous devons agir simultanément, tant au niveau international qu’au niveau national.

Dans une économie mondiale multipolaire, nous avons besoin de la coopération internationale pour gérer les tensions inévitables. Cette coopération n’est pas un signe que nous n'avons pas des capacités individuelles ; mais la volonté d'unir ces capacités pour plus d’efficacité. Un engagement constructif dans les institutions internationales doit à son tour reposer sur un consensus politique au niveau national. Les gains vont dans les deux sens : un engagement efficace à l’étranger peut accroître la capacité des gouvernements à agir au niveau national pour le bien-être de leurs citoyens.

Par exemple, des mesures d'envergure mondiale visant à fermer les paradis fiscaux permettraient aux gouvernements nationaux de financer plus facilement les programmes d’éducation et de protection sociale que l’automatisation à grande échelle a rendus incontournables.

Également, en ce qui concerne le changement climatique, des démarches nationales pour réduire les émissions ont été considérablement renforcées par l’Accord de Paris. Alors que les pays se démêlent pour réduire davantage les émissions, une intervention de l’OMC pourrait jouer un important rôle de soutien. Les gouvernements pourraient réduire les obstacles au commerce des biens et services environnementaux, réduire les subventions aux combustibles fossiles et s’entendre sur des paramètres communs pour soutenir le développement de nouvelles technologies d’énergie renouvelable. Réduire les subventions causant la surpêche est une démarche que pourraient entreprendre les membres de l’OMC à 11e conférence ministérielle.

Le renforcement positif entre les niveaux nationaux et internationaux peut prendre de nombreuses formes. La semaine prochaine, à Buenos Aires, plus d’une centaine de membres de l’OMC signeront une déclaration sur les femmes et le commerce, s’engageant à apprendre les uns des autres sur les moyens d’autonomiser les femmes dans le cadre de l’économie mondiale.

Mais les cercles vicieux sont également possibles. Si un grand nombre de personnes estiment que leurs intérêts sont constamment négligés, les dirigeants opportunistes pourraient bien chercher à diriger leur frustration vers l’extérieur, contre le commerce et l’immigration. Un dysfonctionnement de l’économie internationale rendrait à son tour plus difficile la réalisation d’une croissance généralisée au niveau national.

Les illusionnistes politiques font miroiter l’image du « contrôle », d’un pays entièrement souverain, non souillée par un compromis politique avec les autres. Ce qu’ils ne vous disent pas, c’est que dans un tel pays, tout le monde serait plus pauvre.

Aujourd’hui, les pays doivent souvent trouver un équilibre entre la marge de manœuvre politique nationale et l’accroissement des possibilités économiques. Imaginons que vous et moi soyons d’accord pour harmoniser nos lois sur les produits et reconnaître les verdicts des autorités juridiques de chaque partie. Ai-je encore une autonomie réglementaire intégrale ? Non, mais mes entreprises ont un meilleur accès à votre marché. Ces compromis doivent être faits en toute honnêteté, dans le cadre d’un examen public complet. Parfois, ils peuvent ne pas être importants. Mais personne ne doit prétendre que nous pouvons obtenir les opportunités sans des contraintes.

Les électeurs et les élus devront adopter des idées complexes. L’idée que le « contrôle » peut se faire à travers des alliances permettant à un pays d'améliorer son classement sur la scène mondiale. La conviction que les identités nationales peuvent être élargies et redéfinies, de sorte que les gens se considèrent comme des concitoyens indépendamment de l’identité religieuse ou de l’origine ethnique.

Est-ce difficile à concrétiser ? Oui. Est-ce irréaliste ? Pas si nous prenons au sérieux les problématiques de droits ou de multilatéralisme.